05.03.2026

Côte-Rôtie et les fausses jumelles : la Brune et la Blonde

Côte-Rôtie et les fausses jumelles : la Brune et la Blonde

Renforcé par les eaux de la Saône, le Rhône quitte Lyon et se fraye un chenal entre le plateau dauphinois et les contreforts du Massif central. Sur sa rive droite, il bute sur l’éperon nord-est du Pilat qui lui oppose un formidable rempart et l’oblige à le contourner devant Vienne.

Une fois passée cette révérence à angle droit, un ruban de vignobles prestigieux se déroule sous les yeux du voyageur. En traversant les trois prochaines communes — Saint-Cyr-sur-Rhône, Ampuis et Tupin-et-Semons — de taille et de charme très différents, nous voilà de plain-pied dans le domaine de la Côte-Rôtie, l’appellation la plus septentrionale des Côtes du Rhône.

La moindre parcelle est ici constellée de plants de vignes, chacun grimpant autour de deux échalas en « tipi », signature des vignobles rhodaniens du nord. En 2024, l’appellation compte environ 345 hectares de vigne et près de 90 producteurs pour 11 500 hectolitres annuels de précieuse syrah, à laquelle il est permis d’ajouter jusqu’à 20 % de viognier, une des spécificités de l’AOP Côte-Rôtie.

Cette appellation fut créée en 1940 grâce à la vision et à la ténacité d’une poignée de vignerons qui voulaient redonner ses lettres de noblesse à une production ayant quasiment disparu à la suite du phylloxéra et des coupes claires opérées dans les rangs par les habitants des villages durant la Première Guerre mondiale.

Le vin de Côte-Rôtie était pourtant connu et apprécié depuis l’Antiquité pour sa fraîcheur, sa fine intensité aromatique et sa complexité, même jeune. On en retrouve la trace dans l’un des premiers guides que l’on pourrait qualifier de « touristique », le Voyage de Martin Lister à Paris publié en 1698, où l’auteur relate ses expériences parisiennes après avoir goûté du vin de Côte-Rôtie, « vin dauphinois de fort bon goût et chaud à l’estomac ».

Les critiques œnologues modernes sont désormais plus précis : les vins jeunes présentent une robe grenat qui évolue vers une nuance orangée après quelques années. Le nez est très élégant et riche, marqué par les fruits noirs tels que la mûre, la myrtille et le cassis, ainsi que par des épices douces. La violette peut compléter le bouquet lorsque les vins sont assemblés avec un peu de viognier pour apporter fraîcheur et complexité aromatique.

Les vignes de la Côte-Rôtie sont plantées entre 180 et 325 mètres d’altitude, le long de terrasses à flanc de coteau appelées chaillets. La pente peut atteindre 60 %, rendant le travail des vignerons très difficile, parfois dangereux.

On estime qu’un hectare de vigne demande environ 1 800 heures de travail annuel en coteau. Cela explique le prix élevé de cette production qui ne représente qu’environ 0,3 % de la production totale des Côtes du Rhône.

Un court torrent au caractère bien trempé entaille la colline et sépare le vignoble en deux parties avant de se jeter dans le Rhône à Ampuis : la Côte Blonde au sud, avec ses sols de gneiss et de calcaire, et la Côte Brune au nord, composée de micaschistes riches en oxydes de fer.

Un conte improbable attribue cette dénomination à un seigneur local qui aurait partagé ses vignes au XVIe siècle entre ses deux filles, l’une blonde et l’autre brune. En réalité, la richesse géologique de la région donne une explication bien plus convaincante à la différence de caractère entre les vins : plus doux au sud et plus structurés, parfois fumés, au nord.

Si vous avez le temps, empruntez l’une des routes qui s’élèvent rapidement dans les vignes à près de 300 mètres au-dessus du corridor où passent l’autoroute, la voie ferrée et la route nationale. La vue depuis Tupin-et-Semons, la plus petite et sans doute la plus attrayante des trois communes de l’appellation, vaut largement le détour et offre un panorama spectaculaire.

La route est encore plus étroite que celles qui sillonnent le Lavaux et il ne faut craindre ni le vertige ni le croisement d’un autre véhicule. Semons, le hameau situé sur les hauteurs, aurait été construit après une crue catastrophique du Rhône qui, au Moyen Âge, aurait balayé les maisons et leurs habitants situés plus bas le long des berges.

On y trouve aujourd’hui une jolie église en pierre et un petit village groupé autour de quelques maisons vigneronnes, d’une école, de la mairie et d’une source d’eau naturelle qui a donné son nom au restaurant local offrant une vue spectaculaire sur la vallée.

Un belvédère permet d’embrasser le paysage depuis Vienne jusqu’à Saint-Maurice-l’Exil et de surplomber les vignes qui dévalent sous vos pieds sans interruption jusqu’à la voie ferrée.

Marie-Christine Sawley

Commandeur