En 2022, une bouteille de vin sur dix produite dans le monde l’est en rosé. Situé dans la palette chromatique entre le blanc et le rouge, le rosé du vin peut s’aventurer vers le jaune-orangé ou s’approcher du grenat.
On a tôt fait d’oublier que le vin produit dans l’Antiquité à partir de raisins rouges ou foncés présentait une couleur plutôt claire, avec des méthodes de vinification pour le moins sommaires, sans cuvaison et sans élevage. Raison pour laquelle il fallait notamment lui adjoindre des épices et du miel pour le rendre transportable et consommable.
Dès la guerre de Cent Ans, les Anglais donnent aux vins de Bordeaux le nom de claret pour les distinguer des vins rouge sombre andalous, sans que l’on identifie exactement la nuance de ce breuvage. Heureusement, les méthodes se sont affinées et professionnalisées au fil des siècles.
Il a fallu du temps pour définir ce qu’était un bon rosé et pour que certains se retrouvent dans la cour des grands. Il faut dire qu’il n’a pas toujours été bien considéré ni bien produit dans ces années où rouges et blancs prestigieux montaient dans les classements et rivalisaient de médailles.
Le XVIIe siècle voit apparaître pour la première fois la définition de « vin rosé » dans le dictionnaire de C. Richelet à propos du vin d’Argenteuil : « adjectif qui ne se dit qu’au masculin, et se dit du vin. Il signifie qu’il est d’un rouge agréable et tirant sur la couleur d’une robe d’un rouge vif ».
Nous l’avons oublié, mais le nord-ouest de Paris était planté de nombreuses vignes, d’Argenteuil à Suresnes. Dès le XVIe siècle, ce picolo — qui nous lèguera le verbe picoler — n’avait pas le droit de passer les portes de la ville de Paris, l’aristocratie et les notables préférant des vins plus nobles.
Néanmoins, ce rosé d’Argenteuil, nettement plus abordable, plaisait beaucoup aux classes populaires qui ne pouvaient s’offrir les grands crus et allaient le boire sur les bords de la Seine et de l’Oise.
Hélas, les hivers terribles du XIXe siècle et le phylloxéra eurent raison de ces vignobles, rapidement remplacés par les industries qui ont poussé comme des champignons aux portes de la capitale. Quelques hectares de vigne subsistent, tenant plus du folklore que du patrimoine viticole hexagonal.
Ainsi se clôt le premier chapitre de l’histoire du rosé en France, laissant en mémoire un vin léger, facile à produire et populaire.
Cette étiquette va coller au vin rosé pendant encore longtemps, car le prochain chapitre s’ouvre aussi sur un pis-aller, faute de mieux.
La grande crise du phylloxéra des années 1860 s’achève lorsque la vigne européenne est greffée sur un pied américain résistant au puceron ravageur. Or, dans de nombreuses régions, les premières vendanges de la renaissance des terroirs donnent un vin qui a perdu sa belle couleur pourpre si recherchée.
C’est ainsi que, notamment dans le sud de la France, on imagine retirer 30 % de la première pression afin de concentrer arômes et couleurs dans ce qui reste dans la cuve. C’est l’invention de la saignée, procédé valorisé en revendant ce vin clair et peu alcoolisé à bas prix auprès des populations laborieuses.
Il nous faut un troisième chapitre pour conclure cette histoire du rosé. Cette fois, c’est une famille venue d’Alsace-Lorraine qui en sera l’orfèvre.
Marcel Ott est né à Strasbourg, fils d’un courtier de change qui, avec son épouse Elizabeth, part s’installer en 1912 dans l’arrière-pays varois près de Draguignan. Marcel Ott possède une solide formation d’œnologue et décide d’investir dans la production de vins de qualité — blancs, rouges et rosés — en appliquant partout les mêmes méthodes de vinification.
Plus de sous-produits vendus sur des circuits alternatifs : son domaine n’est qu’à une heure de Sainte-Maxime et de Saint-Tropez. Les estivants fortunés adoptent rapidement le rosé de Provence.
Quelques années plus tard, la famille Ott complète sa promotion en créant le fameux flacon renflé rappelant à la fois l’amphore grecque et le cyprès.
Une belle histoire dont les pages continuent de s’écrire au fil des cuvées de rosé proposées et dont quatorze nuances de couleurs sont répertoriées : de nacre à grenat, en passant par abricot, litchi ou saumon… bref : rosas, rosarum, rosis !
Le vin rosé est aujourd’hui produit en monocépage ou en assemblage : cabernet franc, cabernet-sauvignon, merlot, pinot, gamay, malbec, grenache, carignan, mourvèdre, cinsault, syrah, tempranillo en Espagne ou encore zinfandel aux États-Unis.
Vingt-deux millions d’hectolitres sont produits chaque année et le rosé n’est plus un sous-produit de la viticulture. 45 % du rosé français provient de la Provence, le reste du Languedoc, de Bordeaux et des Côtes du Rhône, qui y consacrent environ 14 % de leur production.
Au niveau mondial, la France reste le premier producteur et premier consommateur, suivie par l’Espagne, les États-Unis et l’Italie.
Marie-Christine Sawley
Sources :
www.centredurose.fr
www.vinsdeprovence.com
RVF