05.03.2026

À la croisée des chemins : sélection clonale ou massale ?

À la croisée des chemins : sélection clonale ou massale ?

Nous avons donné dans un numéro précédent du Grappilleur un bref aperçu de la production de vins labellisés bio ou biodynamiques. La tendance à un retour vers des méthodes ancestrales se confirme avec le regain d’intérêt que suscite la méthode de sélection de greffons de vignes, dite « massale ».

Celle-ci était largement pratiquée jusque dans les années soixante avant que l’émergence de la méthode « clonale », soutenue à l’époque par une demande croissante des producteurs pour une abondance de crus de qualité constante et par l’apparition de nombreux organismes de standardisation et de labellisation, ne s’impose.

La viticulture ne fait pas exception à la vague de retour à la nature que connaissent de nombreux secteurs de l’agriculture. Essayons d’y voir un peu plus clair dans ce bref exposé.

Avant de commencer, rappelons que la plantation de la vigne se fait en deux étapes. La première consiste à choisir le pied, appelé porte-greffe, en fonction du sol (calcaire ou acide, cailloux, galets ou sable, compact ou meuble, frais ou sec) et bien sûr des moyennes climatiques de la région.

Les changements climatiques poussent à préférer de plus en plus des porte-greffes vigoureux et résistants à la sécheresse et, si possible, aux écarts brutaux de température.

Le second choix, critique pour le vigneron, concerne la variété de raisin qu’il souhaite cultiver : c’est le greffon. C’est lors de cette étape que le vigneron est confronté à l’alternative entre les deux techniques évoquées : sélection clonale ou massale.

La sélection clonale vise à identifier des souches dont le comportement pourrait répondre au mieux à des critères prédéfinis. Après la réalisation de tests sanitaires vis-à-vis des viroses les plus graves, les individus sont évalués d’un point de vue agronomique et œnologique.

Cette sélection rigoureuse peut prendre de nombreuses années afin d’obtenir un plant répondant aux critères de rendement, de qualité organoleptique, de caractéristiques œnologiques et de résistance aux parasites.

À partir d’un seul pied de vigne, il est ensuite possible d’obtenir par bouturage un nombre très important d’individus strictement identiques sur le plan génétique. Grâce aux progrès techniques, la sélection clonale s’est imposée dans les années soixante-dix : aujourd’hui, environ 95 % des plants de vigne en France sont issus de clones.

Face à cette situation et à la fragilisation observée sur certains clones, plusieurs vignerons se sont inquiétés de l’appauvrissement du patrimoine génétique et du risque d’uniformisation. Ils ont donc décidé de revenir à des méthodes traditionnelles jugées plus adaptées pour affronter les défis à venir, tout en les revisitant à la lumière des connaissances actuelles.

C’est ici qu’intervient la sélection massale.

Le principe est simple : si le domaine possède des vignes anciennes, le vigneron peut prélever des sarments sur les plus beaux pieds — les plus productifs et les plus résistants — et en extraire plusieurs greffons qu’il va ensuite mélanger.

Dans ce cas, les variations génétiques sont conservées, répondant à des impératifs de diversité biologique, plutôt que de se concentrer sur un clone unique considéré comme idéal.

Les sarments prélevés sur de vieilles vignes, parfois centenaires, sont sélectionnés davantage pour la qualité du raisin produit que pour la quantité. Le mélange de ces greffons apporte généralement plus de complexité aux vins. Selon les adeptes de cette technique, une production plus modeste serait aussi gage de qualité.

La méthode massale comporte toutefois certains risques, notamment sanitaires, liés aux viroses telles que le court-noué, l’enroulement ou la flavescence dorée. Ces risques doivent être soigneusement évalués avant de se lancer.

Elle nécessite également un grand savoir-faire, de la patience et une acceptation de rendements souvent plus faibles.

Preuve de l’intérêt croissant pour cette approche : cent vingt-trois vignerons de Bourgogne et du Beaujolais se sont récemment associés pour mutualiser leurs efforts et leur savoir-faire autour de la sélection massale dans les pépinières où ils se procurent leurs plants de pinot noir et de gamay.

Bien sûr, chaque technique possède ses défenseurs et certains n’hésitent pas à confronter leurs points de vue. En réalité, ces deux méthodes pourraient se compléter car elles ne répondent pas forcément aux mêmes situations.

Leur coexistence reflète une époque où la culture du vin se cherche et se réinvente. Des pionniers s’engagent face aux difficultés : baisse de la demande, fluctuations des taxes douanières, aléas climatiques violents, volonté accrue de consommer local et méfiance face aux traitements issus de la pétrochimie.

Loin des clichés d’une viticulture immuable, il faut reconnaître les efforts constants de ceux qui innovent et explorent patiemment de nouveaux chemins tout en nous offrant des vins de belle facture.

Pour aller plus loin :
RVF
Institut français de la vigne et du vin
Terroirs du Monde

Commandeur