Déguster le vin en Corse vous fait emprunter un chemin digne du paysage de cette île magnifique : vif, coloré, varié, parfois sévère, exigeant des efforts sur un parcours souvent sinueux mais toujours surprenant.
Représentant environ 1 % des quarante millions d’hectolitres annuels élaborés en France, la production viticole de l’île fait figure de petit poucet. Avec six mille hectares plantés, près de trois cents producteurs livrent chaque année plus de cinquante millions de bouteilles, dont les deux tiers en rosé, la fameuse IGP de Corse.
La prépondérance actuelle du rosé s’explique par le quadruplement du vignoble entre 1960 et 1975, à la faveur d’un épisode singulier de l’histoire que nous évoquerons plus loin.
À l’opposé de ces années où l’abondance était souvent obtenue au prix d’une qualité médiocre, les vins de Corse montent aujourd’hui en gamme et se forgent une belle réputation grâce à des vins rouges, blancs et liquoreux rares et pleins de caractère.
Pourtant, retracer l’histoire de la culture viticole sur l’île n’est pas chose facile. Les livres d’histoire nous apprennent que les Phocéens, fondateurs de Marseille, accostent vers 600 av. J.-C. à Aléria sur la façade orientale de l’île et y fondent une importante colonie.
Longtemps utilisée comme escale par les navigateurs commerçant en Méditerranée, la région regorge encore aujourd’hui de vestiges attestant de l’apport de ces peuples, qui y implantèrent notamment la vigne et l’olivier.
Puis l’histoire locale se fait plus discrète jusqu’aux années soixante, avec l’arrivée de nombreux rapatriés d’Algérie cherchant à se reconvertir. La surproduction apparaît dès le tournant des années 2000, les prix chutent et il devient nécessaire de se réinventer.
Une question se pose alors : cette renaissance aurait-elle pu se faire avec des populations locales supposées dépourvues de savoir-faire viticole ? Les témoignages documentés sont rares. La production, modeste, restait probablement sur place et n’attirait guère l’attention des cours royales ou impériales.
Si Napoléon avait été un grand gourmet, peut-être aurait-il contribué à promouvoir les vins de l’île jusqu’à Paris. Mais l’Empereur avait d’autres ambitions que les plaisirs de la table.
Il existe pourtant un témoignage savoureux du XVIIIe siècle écrit par un Anglais. Ce peuple aimait parcourir l’Europe à la recherche du vin que son climat lui refusait.
Dans Un récit de Corse, James Boswell raconte son voyage dans l’île lors des événements de « la Crise », période durant laquelle la République de Corse autoproclamée se rapproche de l’Angleterre.
La situation inquiète la cour de Louis XV, qui met rapidement fin à ce désordre en rachetant l’île aux Génois en 1768, année même de la parution du récit.
Boswell écrit que les vins dégustés lors de son périple lui rappelaient le Tokay, le Bourgogne ou encore le Claret de Bordeaux. Il ajoute que « des sols très différents donnent des dégustations magnifiques ; le raisin de Corse est toujours généreux et, bien que les vignerons ne soient pas très raffinés, le vin est toujours plaisant en bouche grâce à son naturel ».
Entre 1600 et 1850, le vin constitua ainsi une part importante de la richesse de l’île. Mais l’oïdium, le phylloxéra, la Première Guerre mondiale, l’exode rural puis la Seconde Guerre mondiale effacèrent progressivement cette prospérité. Il fallut plus d’un siècle pour qu’elle renaisse.
La géographie du vignoble épouse naturellement le relief accidenté de l’île. L’intérieur montagneux, trop rocailleux, est peu propice à la culture, même en terrasses. La vigne prospère donc principalement sur les pentes du littoral.
La Corse bénéficie d’un climat méditerranéen tempéré, rafraîchi par les courants atmosphériques circulant entre la mer et les sommets qui dépassent 2 700 mètres d’altitude.
La richesse géologique offre une grande diversité de terroirs : le granit à l’ouest autour d’Ajaccio, le calcaire au nord-ouest vers Calvi, et au sud les sols d’argile et de schistes entre Bastia et Porto-Vecchio.
Neuf AOP jalonnent ce territoire, de Patrimonio — première AOP obtenue en 1968 — jusqu’au Muscat du Cap Corse, créé en 1993, qui produit un vin doré et opulent.
Les nombreux cépages autochtones témoignent d’un savoir-faire viticole bien antérieur aux années 1960.
Au nord règne le nielluciu, proche du sangiovese toscan, qui donne des rouges puissants et aptes au vieillissement, parfois comparés à certaines cuvées du Rhône.
Plus au sud, entre Ajaccio et Propriano, le sciaccarellu apporte aux rouges des arômes d’amande, de cassis et d’épices évoquant parfois le pinot noir pour les professionnels. Les vins blancs issus de ce cépage présentent quant à eux un nez minéral aux accents floraux.
Sartène, souvent décrite comme « la plus corse des villes corses », voit se développer depuis quelques années un œnotourisme haut de gamme grâce aux excellents vins produits dans les vallées environnantes, où le sciaccarellu est souvent élevé dans des contenants de terre cuite.
Le vermentinu et le muscat à petits grains donnent quant à eux des blancs remarquables, comme le Muscat du Cap Corse.
Près d’un quart du vignoble corse est aujourd’hui cultivé en agriculture biologique ou en conversion, la proportion la plus élevée de France, signe d’un fort attachement à la terre.
Entre sentiers de randonnée, plages magnifiques, troupeaux de cochons et de chèvres sauvages, routes couvertes de châtaignes et villages accrochés aux flancs des montagnes, les vignobles s’affirment désormais comme une nouvelle attraction, offrant une autre manière de voyager au pays de Colomba.
Marie-Christine Sawley
Référence : Site des Vins de Corse