Le Grappilleur n°122 (2/5)

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Vin : Attendre Tain

Parvenu au pied de l’Hermitage, même le Rhône, si pressé de descendre vers la Grande Bleue, a dû prendre son temps. Tenter en vain de forcer le passage, puis, de guerre lasse, contourner par l’ouest la majestueuse et massive colline, dernier bastion oriental du vénérable Massif Central, vestige hercynien arrimé aux profondeurs de la Terre comme un Hercule en territoire alpin.

Avec ses longues rides parcourant son dos rond, avec ses longues ombres soulignant une musculature millénaire, la physionomie de l’Hermitage inspire à l’homme la modestie et l’invite à la patience. Il faut y avoir roulé sa bosse pour commencer à comprendre, au terme de quelques décades, les vignobles de cette colline de légende.

Humilité, patience et sagesse, rien de cela ne manque aux quelques vignerons que réunit depuis 1933 la cave de Tain. Singulière coopérative que cette association de producteurs : sur la trentaine d’hectares qu’elle revendique dans l’appellation – ce qui en fait le deuxième acteur local, après Michel Chapoutier –, seuls huit appartiennent aux coopérateurs. Pour l’essentiel, les Hermitage de Tain sont les héritages d’une figure locale des années 1930, Louis Gambert de Loche, lequel, à l’image et à l’époque du baron Le Roy à Châteauneuf, fit élever la colline en appellation d’origine contrôlée.

Le poids de cet héritage oblige à des devoirs que la cave honore, comme celui de produire toujours ces fameux vins de paille, blancs d’or issus de baies de marsanne passerillées avant de sécher sur claies. Rares et magnifiques, ces liquoreux n’entament leur carrière parfois qu’après une vingtaine d’années de bouteille, comme le millésime 1995, tanné mais ardent.

L’attente est trop souvent ce qui manque à Hermitage, dont les rouges de syrah comme les blancs de marsanne tardent à libérer leur complexité, fruit d’assemblages de terroirs étagés aux nuances subtiles. Elaborée dans les seules grandes années, la cuvée Epsilon, proposée aujourd’hui en millésime 2013, exprime la colline dans toute sa verticalité, de la maturité à la finesse. Mais il serait sage de la laisser attendre en cave. Des années et des années.

Source : Les Echos, JeanFrancis Pécresse